Mark SEURIALL
Un écrivain... un nouvelliste...
Des extraits de nouvelles...
Nous vous proposons ci-dessous de petits extraits de cinq nouvelles : Un homme sur les toits, Le Regard sur l'infini, Frôlement, Ultime papier, Le Départ.
Bonne lecture !
©  Mark Seuriall
 Un homme sur les toits

Un jour, j'ai vu, de ma fenêtre, un homme qui marchait sur le toit d'un immeuble. Je me suis demandé ce qu'il pouvait bien faire là. Ce n'était pas un cambrioleur : ni sac, ni instrument avec lui. Il marchait à pied sur les toits, c'est tout.

Arrivé devant un chien assis, il se mit à genoux et entreprit ce qu'il conviendrait d'appeler la fracture d'une fenêtre à l'aide d'un petit instrument extrait d'une poche de son vêtement. Un voleur, finalement ? Il travaillait lentement, avec précision, à la manière d'un Arsène Lupin des temps actuels. Au bout de quelques minutes, il reprit la position debout et s'en retourna tranquillement d'où il était venu. Il disparut de ma vue derrière une imposante cheminée de briquettes, m'empêchant de voir la suite de son trajet. Je fermai ma fenêtre.

J'étais en train de déguster un bon café tout en pensant à cet étrange personnage lorsque j'entendis du bruit au-dessus de ma tête. Comme j'habitais au dernier étage, cela provenait du toit. Il s'agissait d'un bruit de pas, ce qui provoqua une certaine inquiétude en           

moi, ma fenêtre donnant sur la base de ce toit. Quelqu'un allait et venait au sommet de l'immeuble ! Aussitôt, je fermai le rideau de la fenêtre, geste inutile devant un cambrioleur professionnel. Bah... Tant pis ! Le rideau fermé, j'allumai la lumière. Le bruit des pas avait cessé, ce qui m'engoissa.

Soudain, un choc, le bruit d'un objet dur tombant sur la toiture, puis un roulement, et le silence de nouveau. Mon sang se glaça. Comme poussé à porter secours, j'ouvris le rideau et la fenêtre pour me pencher au dehors et chercher du regard si quelqu'un ou quelque chose aurait chu cinq étages plus bas, écrasé sur le sol de la cour de l'immeuble. Je ne vis rien ni personne. Tournant ma tête plus haut, quelle ne fut pas ma stupéfaction en voyant de nouveau un homme arpentant le toit même où se promenait un individu quelques minutes plus tôt ! Etait-ce le même ? Il portait à la main une de ces valisettes que prennent les plombiers ou les électriciens. Le voir devenait plus difficile, ce qui me demanda un effort pour pencher la tête davantage. En vain.

 

 

 Le Regard sur l'infini

Enfin, l'eau attaque par côté, à gauche d'abord, à droite ensuite. Lorsque mon socle devient île, je le quitte pour un autre. En quelques pas, j'oblige la mer à recommencer, à continuer. Impatiente maintenant, elle projette ses vagues à coups redoublés sur chaque pomontoire qui prend un bain forcé. Les algues elles aussi se redressent, ondoient, se trémoussent enfin dans un mouvement ondulatoire fascinant.

Onze heures. Je quitte mon dernier rocher avec regret et remonte sur la corniche. La plage de l'Écluse est vide, bordée par quelques lampadaires insolites et la masse carrée du Palais d'Émeraude.

À pas lents, les mains dans les poches du blouson, les pieds mouillés floquant dans les baskets, le jean claquant au vent, j'avance vers le fond de l'anse, je retourne en ville. La corniche devient terrasse et déjà les cabines se rapprochent, toutes alignées et bien repeintes, désuètes et si typiques. Les planches bordent maintenant le sable et stoppent son avancée.

Dinard dort, Dinard somnole. Là-haut, de quelque villa isolée dans son jardin, de la fenêtre d'un vieil hôtel, d'une lucarne entrouverte s'échappent des regards qui se perdent au loin ou balayent, las, les rues désertes. Dinard songe.

 Frôlement

Je trouvai la lande.

La terre, poudreuse mais foncée de couleur, était parsemée de verdure sèche. Le genêt fanait, la bruyère naissait, mais l'ajonc illuminait la campagne sous le chaud soleil. Partout, la roche affleurait, tantôt en blocs saillants, tantôt légèrement à fleur de terre. Le vallonnement donnait à la lande un aspect varié, et la clarté qui régnait sur ce lieu le rendait plus agréable encore.

Je m'assis sur un rocher.

Un petit vent tiède carressait mon visage, et les arbres épars frémissaient au doux contact de la brise. D'un arbuste à l'autre, derrière les taillis et sous les buissons, les oiseaux s'activaient, piaillaient et jouaient à cache-cache. J'ai même vu un lapin gambader entre deux touffes d'herbe.

Je somnolais.

Soudain, le vent s'est retiré, les arbres se sont immobilisés. Les oiseaux se sont tus et ont regagné à tire d'aile leurs nids. Plus de lapins. Plus un bruit. Un silence pesant s'abbatit sur ce coin de nature vivante. Le soleil s'est réfugié derrière un gros nuage. Un grand frémissement me parcourut des pieds à la tête...

Quelque chose s'approchait, là-bas, dans un chemin creux, derrière le taillis. Je me retournai sur la droite et, scrutant l'invisible, je suivis du regard sans le voir ce quelque chose qui n'était plus loin. Aucun bruit, si ce n'est un léger grincement, mais sans doute fruit de mon imagination. C'était tout à fait derrière moi, maintenant. Je me retournai brusquement de l'autre côté, car la progression se poursuivait. Peu à peu, cela s'est éloigné, lentement, lentement...

 Ultime papier

A l'étage, je croisai un collègue, qui me souffla :

—Mauvaises nouvelles, Jean. Nous avons du pain sur la planche pour la prochaine édition.

—Que se passe-t-il ?

—Oh, rien. Le gouvernement vacille, la guerre fait rage à quelques centaines de kilomètres de nos frontières, l'Organisation des Nations est menacée de toutes parts, les grandes puissances grondent... À part cela, tout va bien.

—Rien que de très ordinaire, en somme.

—Ah... Mais sur quelle planète es-tu ?

—Sur la Terre, vieux, sur la Terre.

—Il ne s'agit sans doute pas de la même Terre. Je te laisse, j'ai à faire.

—C'est cela. Va trancher ton pain, murmurai-je alors qu'il disparaissait déjà.

***

Nous avons investi une table de huit au fond du café du Cimetière...

—Voyez-vous, Jean... Puis-je vous appeler "Jean" ?

Hochement de tête.

—Donc, voyez-vous, Jean, il y a des moments où il faut faire des choix importants.

Silence. Le serveur apportait les consommations.

—Or, précisément, nous avons été amenés à prendre une grande décision.

—Nous ?

—Oui, nous. Enfin, "je", corrigea-t-il, un tantinet agacé. Nous... J'ai pris la décision de transférer le journal à la périphérie de la ville, là où nous avons des locaux, comme vous l'avez si bien dit hier. L'incendie n'est pour rien dans cette prise de décision.

—Et le décès de la propriétaire ?

—Elle n'y est pour rien non plus ! rigola-t-il d'un ricanement peu franc.

Nous avons bu chacun sa gorgée.

—Et pourquoi m'avez-vous licencié ?

Là, il a avalé de travers. Il a fallu appeler le garçon pour nettoyer les dégâts.

—Euh... C'est un peu compliqué. Voyez-vous...

—"Jean".

—Oui, Jean. Hem... Vous... Vous...

—Je... ?

—Vous n'êtes plus avec nous depuis quelques temps. Oui, vous nous semblez lointain, comme sur une autre planète. Je ne dis pas que la qualité de votre travail en souffre, mais enfin, vous paraissez ailleurs, et nous avons besoin de collaborateurs frais et dispos, prêts à bondir lorsque l'événement l'exige. Vous ne bondissez plus assez...

—Je ne bondis plus assez... Et les autres, ils ne bondissent plus assez, eux non plus ?

—Les autres ?

—Ceux qui ont reçu leur lettre de remerciement, comme moi.

Nouvel étranglement, nouvelle intervention du serveur. Vraiment, son café ne voulait pas passer. Il regarda ostensiblement sa montre.

—Oh là là ! Mais il faut que j'y aille ! Allez, Jean, ne vous inquiétez pas. Vous trouverez facilement du travail ailleurs. Je vous y aiderai si vous le désirez.

Il se leva, régla les consommations et partit en buttant sur l'unique marche entre la table et la sortie.

 

***

 

—Monsieur, votre article est intéressant, mais il manque d'assurance, de recherches et, pour tout dire, de profondeur...

—Assurance... Recherches... Profondeur...

—Vous... Vous me comprenez ?

—Pas vraiment, Monsieur le Directeur.

—Enfin, Jean, je ne peux pas publier ça !

En prononçant ces paroles, le directeur agitait les feuillets de l'article comme pour en faire tomber de vilaines bestioles malodorantes.

—Ah...

—C'est tout ce que vous trouvez à dire ?

—C'est que...

—C'est que rien du tout ! Votre papier      

est à votre image, Jean, plein de drames sous-entendus, d'allusions sournoises sur des sujets que visiblement vous ne connaissez pas, de secrets sans doute inavouables, d'ironie narquoise !

—Narquoise ?

—Oui, narquoise ! D'ailleurs, votre papier, je le mets au panier !

Il joignit le geste à la parole, mais l'article tomba à côté de la corbeille. Un présage ? Se penchant sur le côté, il reprit les feuillets et les jeta de nouveau dans la corbeille alors même qu'un craquement de tissu se fit entendre, celui de sa superbe veste beige se déchirant à une couture.

—Excusez-moi, Monsieur le Directeur.

—Vos excuses, c'est pour votre torchon ou pour ma veste ?

 

 Le Départ

L'homme qui suivait cette femme voulait sûrement lui parler. Depuis dix minutes déjà, il marchait, tantôt loin d'elle, tantôt si proche qu'il aurait pu lui adresser la parole. Il ne s'agissait pas d'un hasard, il la suivait. Sa démarche, la surveillance constante qu'il exerçait à son égard, tout son comportement montrait qu'il marchait à la suite de cette femme. Et pourquoi aurait-il pressé le pas quand elle a tourné dans une rue perpendiculaire ? Et puis, il est rare que deux personnes étrangères l'une à l'autre suivent pendant un quart d'heure le même trajet à pied, surtout si le parcours va en zigzaguant. Mais se sentait-elle suivie ? Et moi, pourquoi ai-je emprunté la même route ? C'est vrai, je ne suis plus sur mon chemin. Intrigué par cet homme à la poursuite de cette femme, j'avais pris, un peu inconsciemment, le même trajet qu'eux, et je venais de m'en rendre compte. Intriguant, n'est-ce pas ? Et qu'allais-je faire ? La prévenir qu'un homme était à ses trousses ?

Rue du Pré-Botté... Elle entra subitement dans les locaux d'un quotidien, sans doute pour lire, comme      

tant de gens entre deux achats, les dépêches affichées sur le grand tableau mural, ou pour faire des photos d'identité et regarder les poissons dans les aquariums. Je la voyais vaguement, et il me semblait qu'elle levait la tête. Elle lisait bien les dépêches.

L'homme, lui, avait subitement stoppé le pas devant la vitrine d'un magasin d'appareils ménagers qu'il faisait mine de regarder, jetant plus souvent un coup d'oeil vers le hall du quotidien que sur les aspirateurs. Et moi de même, trente mètres plus loin, à la devanture d'un magasin... inoccupé. Mon regard allait de la vitrine peinte en blanc à l'homme et de l'homme à la femme.

Elle a repris son chemin d'un pas cadencé et emprunta la rue du Maréchal Joffre. Quittant ses aspirateurs, l'homme s'engouffra dans la rue. Avait-il peur de la perdre ?

Bien décidé à en savoir plus, je repris ma filature. Au passage, je jetai un oeil sur le tableau des dépêches. De bien mauvaises nouvelles s'annonçaient.

 

***